Le Dernier Train de Minuit

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Le Dernier Train de Minuit

Lorsque Nicolas accepta un emploi dans une petite ville située à deux heures de chez lui, il savait que ses journées seraient longues. Son nouveau poste dans un entrepôt commençait tôt le matin et se terminait souvent après vingt-deux heures. Pour économiser de l’argent, il avait décidé de prendre le train chaque soir plutôt que de louer une chambre près de son travail.

Pendant les premières semaines, tout se passa normalement. La gare était presque vide à cette heure, mais les horaires étaient fiables et le trajet durait moins d’une heure. Nicolas s’installait près de la fenêtre, écoutait les bruits réguliers des roues et s’endormait parfois avant d’arriver à destination.

Un jeudi soir, pourtant, son train fut annulé à cause d’un problème technique. Un employé lui conseilla d’attendre le dernier départ, prévu à minuit quinze, sur une voie rarement utilisée.

Nicolas consulta son téléphone. Il était vingt-trois heures quarante. Il acheta un café dans un distributeur et descendit vers le quai indiqué.

La voie était déserte. Une rangée de lampadaires éclairait les rails, tandis qu’un épais brouillard recouvrait les bâtiments éloignés. Aucun autre voyageur ne semblait attendre.

À minuit quinze exactement, un train apparut au bout des rails.

Nicolas fut surpris par son apparence. Les wagons étaient anciens, peints en gris, avec des fenêtres étroites et des portes qui semblaient avoir été réparées plusieurs fois. Pourtant, l’affichage électronique de la gare indiquait bien sa destination.

Les portes s’ouvrirent dans un souffle métallique.

Il monta.

L’intérieur était presque entièrement vide. Les sièges étaient recouverts d’un tissu brun, les plafonniers clignotaient légèrement et une odeur de poussière flottait dans l’air. Au fond d’un wagon, une vieille femme regardait par la fenêtre sans bouger.

Nicolas choisit une place près de la sortie et posa son sac à côté de lui.

Le train démarra.

Au bout de quelques minutes, il remarqua que le paysage ne correspondait pas à son trajet habituel. Les entrepôts avaient disparu. À leur place s’étendaient des champs sombres, traversés par des clôtures tordues. Il supposa qu’une déviation avait été nécessaire.

Puis le train ralentit.

Une voix sortit des haut-parleurs.

« Prochain arrêt : Val-des-Pins. »

Nicolas connaissait toutes les stations de sa ligne. Val-des-Pins n’en faisait pas partie.

Le train s’immobilisa devant un petit quai envahi par les herbes. Une pancarte presque illisible indiquait le nom de la station. De l’autre côté des rails, une maison isolée brillait faiblement derrière ses fenêtres.

Personne ne monta.

Les portes se refermèrent et le train repartit.

Nicolas tenta d’ouvrir l’application de transport sur son téléphone. Aucun réseau. Il regarda l’heure : minuit vingt-trois.

Pourtant, lorsqu’il consulta l’horloge du wagon, celle-ci affichait une heure impossible : trois heures dix-sept.

Il se leva et traversa le wagon. La vieille femme était toujours assise à la même place.

« Excusez-moi, madame. Ce train va-t-il bien vers Saint-Rémy ? »

Elle tourna lentement la tête.

Son visage était pâle et fatigué. Ses yeux semblaient fixés sur quelque chose derrière Nicolas.

« Vous ne devriez pas être ici », murmura-t-elle.

« Comment ça ? »

Elle baissa la voix.

« Quand le train s'arrêtera une deuxième fois, ne descendez surtout pas. »

Avant qu’il puisse poser une autre question, elle se leva et disparut dans le wagon suivant.

Nicolas la suivit, mais ne trouva personne.

Le train ralentit une seconde fois.

La même voix annonça : « Prochain arrêt : Val-des-Pins. »

Nicolas sentit un froid lui parcourir le dos. C’était impossible : ils venaient de quitter cette station.

À travers la fenêtre, il reconnut la maison isolée et la pancarte envahie par les herbes. Cette fois, une silhouette se tenait sur le quai.

C’était un homme portant un uniforme de cheminot. Il tenait une lanterne et regardait directement le wagon de Nicolas.

Lorsque les portes s’ouvrirent, l’homme leva une main.

« Monsieur ! Vous avez oublié quelque chose ! »

Nicolas resta immobile.

L’homme sortit alors une petite photographie de sa poche. Même à distance, Nicolas reconnut son propre visage.

« Venez la chercher ! » cria le cheminot.

Nicolas recula. Les portes se refermèrent brusquement et le train repartit.

Il se précipita vers la cabine du conducteur. La porte était verrouillée. Il frappa plusieurs fois, sans réponse. À travers la petite vitre, il aperçut une cabine vide.

Le train roulait pourtant de plus en plus vite.

Au bout du couloir, un haut-parleur grésilla.

« Dernier arrêt : Val-des-Pins. Tous les voyageurs doivent descendre. »

Nicolas saisit son sac et courut vers la porte du wagon. Il tira sur la poignée de secours. Rien ne se produisit.

Il appuya alors sur le bouton d’urgence.

Un signal sonore retentit, mais personne ne vint.

Puis les lumières s’éteignirent.

Dans l’obscurité, Nicolas entendit plusieurs personnes respirer autour de lui. Il était certain que le wagon était vide quelques instants auparavant.

Une voix d’homme murmura près de son oreille :

« Tu as raté ton arrêt. »

Les lumières se rallumèrent.

Tous les sièges étaient occupés.

Des hommes, des femmes et des enfants étaient assis en silence, vêtus de vêtements anciens. Aucun ne regardait Nicolas. Tous fixaient les fenêtres.

Il courut vers l’autre extrémité du wagon et vit enfin une porte entrouverte. Il la franchit, puis découvrit un compartiment rempli de vieux journaux.

Sur la première page de l’un d’eux, un titre attira son attention : « Un train disparaît dans la nuit : quarante-deux voyageurs portés disparus. »

La date remontait à trente-sept ans.

Sous le titre figurait une photographie du train gris.

Nicolas sentit ses jambes faiblir.

Un bruit de freinage retentit. Le train s’arrêta.

Dehors, il reconnut la gare de sa ville.

Il se précipita vers la sortie. Les portes s’ouvrirent, et il tomba presque sur le quai éclairé par les lampadaires familiers.

Il courut jusqu’à la sortie principale, où un agent de sécurité l’arrêta.

« Vous allez bien, monsieur ? »

Nicolas expliqua ce qui venait de se passer. L’agent fronça les sourcils et consulta son registre.

« Aucun train n’est arrivé depuis vingt-deux heures. Le dernier service a été supprimé à cause d’une panne. »

Nicolas regarda l’horloge de la gare.

Il était trois heures dix-sept.

Il rentra chez lui à pied, incapable de fermer l’œil. Le lendemain, il chercha des informations sur l’accident ferroviaire évoqué dans le journal.

Il découvrit qu’un train avait effectivement disparu sur cette ligne, trente-sept ans plus tôt, après avoir quitté une gare à minuit quinze. Les enquêteurs n’avaient jamais retrouvé les wagons.

Parmi les passagers disparus figurait une vieille femme dont la photographie ressemblait exactement à celle qu’il avait rencontrée.

Nicolas décida de ne plus jamais prendre le train de nuit.

Il changea même d’emploi quelques semaines plus tard.

Pendant des mois, il ne parla de cette histoire à personne. Puis, un soir, il reçut un message sur son téléphone.

Il ne contenait qu’une photographie.

On y voyait Nicolas assis dans le train gris, le visage tourné vers la fenêtre.

Derrière lui, tous les sièges étaient occupés.

Sous l’image, une phrase était écrite :

« Votre billet est toujours valable. »

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