La Chambre du Quatrième Étage
Lorsque Karim emménagea dans son nouvel appartement, il était convaincu d’avoir trouvé une excellente affaire. Le logement était propre, bien situé et suffisamment grand pour lui permettre de travailler à distance. Le loyer était étonnamment bas, mais le propriétaire expliqua que l’immeuble était ancien et que peu de personnes souhaitaient vivre au dernier étage.
Le bâtiment ne comptait officiellement que trois étages.
Karim ne remarqua rien d’étrange pendant les premiers jours. Il travaillait le matin, faisait ses courses en fin d’après-midi et passait ses soirées devant son ordinateur.
Puis, un lundi, il rentra chez lui vers vingt-trois heures.
En sortant de l’ascenseur, il remarqua une porte au bout du couloir.
Elle était étroite, peinte en gris, et portait un petit numéro quatre.
Karim fronça les sourcils. Il avait déjà emprunté ce couloir plusieurs fois et n’avait jamais vu cette porte.
Il pensa qu’il était simplement fatigué.
Le lendemain, il posa la question au gardien de l’immeuble.
« Une porte avec le numéro quatre ? Au dernier étage ? »
Le gardien secoua la tête.
« Il n’y a pas de quatrième étage ici, monsieur. Vous devez confondre avec un autre bâtiment. »
Karim n’insista pas.
Pendant deux nuits, il ne vit plus la porte. Puis, le jeudi, elle réapparut.
Cette fois, une lumière jaune filtrait sous le battant.
Karim s’approcha et entendit le bruit d’une télévision. Quelqu’un semblait parler à voix basse dans la pièce.
Il frappa.
Le bruit cessa immédiatement.
« Bonjour ? » dit-il. « Vous êtes un voisin ? »
Aucune réponse.
Il posa la main sur la poignée. La porte s’ouvrit de quelques centimètres.
À l’intérieur, il aperçut un petit appartement ancien. Le papier peint était jauni, les meubles couverts de poussière et une horloge murale s’était arrêtée. Sur une table reposait une tasse de café encore fumante.
Karim recula.
Il regarda le numéro quatre, puis l’intérieur.
Il était impossible qu’un appartement se trouve là. Derrière cette partie du couloir, il devait y avoir le mur extérieur de l’immeuble.
Il referma doucement la porte et redescendit.
Le lendemain matin, il examina les plans du bâtiment disponibles dans le hall. Trois étages, un sous-sol, aucun espace supplémentaire.
Il décida de ne plus s’occuper de cette histoire.
Mais, à partir de cette nuit-là, des bruits commencèrent à se faire entendre dans son appartement.
Des pas au-dessus du plafond.
Des objets déplacés dans la cuisine.
Des coups contre le mur de sa chambre, toujours à trois heures dix-sept.
Karim vérifia plusieurs fois le logement. Il n’y avait aucun passage caché, aucun accès aux combles et aucun voisin directement au-dessus de lui.
Une semaine plus tard, il installa une petite caméra dans le couloir de son appartement.
Le lendemain, il visionna l’enregistrement.
À trois heures dix-sept, la porte de sa chambre s’ouvrait lentement. Une silhouette apparaissait dans le couloir, avançait jusqu’à la caméra et restait immobile pendant plusieurs secondes.
Puis elle levait la main et frappait trois fois contre le mur.
Karim sentit son cœur s’accélérer.
Il agrandit l’image.
La silhouette portait exactement les mêmes vêtements que lui.
Il vérifia sa chambre. Il n’y avait personne.
Le soir même, il descendit voir le gardien et lui montra l’enregistrement.
L’homme regarda la vidéo sans parler. Puis il demanda à Karim de l’accompagner dans la cave.
Derrière plusieurs cartons, il sortit une vieille boîte métallique contenant des documents.
« Je ne voulais pas vous raconter cette histoire », dit-il. « Mais je crois que vous devez savoir. »
Il expliqua qu’un ancien locataire avait vécu dans cet immeuble plusieurs décennies auparavant. L’homme travaillait comme horloger et habitait au dernier étage. Un jour, il avait signalé aux autorités qu’une porte supplémentaire apparaissait dans son couloir pendant la nuit.
Personne ne l’avait cru.
Quelques semaines plus tard, il avait disparu.
La police avait fouillé l’immeuble, interrogé les voisins et examiné les plans. Elle n’avait trouvé aucune trace d’un quatrième étage.
Le gardien montra à Karim une photographie de l’ancien locataire.
Le visage était identique à celui qu’il avait vu sur l’enregistrement.
« Il avait votre âge lorsqu’il a disparu », murmura le gardien.
Karim voulut quitter l’immeuble dès le lendemain, mais il devait encore récupérer plusieurs affaires. Il passa la nuit chez un ami et revint le matin avec deux valises.
Dans le couloir, la porte grise était visible.
Le numéro quatre brillait sous la lumière du plafond.
Karim décida de ne pas s’en approcher. Il appela l’ascenseur, mais celui-ci resta bloqué au rez-de-chaussée.
Il prit les escaliers.
Au troisième étage, il découvrit que le couloir était différent. Les murs étaient couverts du même papier peint jauni que celui de l’appartement mystérieux.
Au bout, la porte grise était ouverte.
Derrière elle se trouvait son propre appartement.
Il aperçut son bureau, son ordinateur et sa tasse de café. Tout était exactement à sa place, sauf une chose : quelqu’un était assis sur son lit.
C’était lui-même.
Son double leva la tête.
« Tu es en retard », dit-il.
Karim recula, mais la porte se referma derrière lui.
Il se retrouva dans un appartement silencieux. Il courut vers la sortie et tira sur la poignée. La porte ne bougea pas.
Il frappa, cria, appela à l’aide.
Puis il entendit trois coups venant du mur.
Toc. Toc. Toc.
Une voix murmura derrière le papier peint :
« Tu peux rester maintenant. »
Karim saisit une chaise et frappa contre la fenêtre. Le verre ne se brisa pas. Derrière les rideaux, il n’y avait ni rue ni immeubles, seulement un couloir interminable éclairé par des lampes jaunes.
Au bout de ce couloir, une silhouette marchait lentement.
C’était l’ancien horloger.
Karim courut vers la porte d’entrée et recommença à frapper.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, il était allongé sur le sol du troisième étage. Le gardien et deux policiers se tenaient près de lui.
La porte grise avait disparu.
Karim quitta l’immeuble le jour même et n’y retourna jamais.
Des années plus tard, le bâtiment fut rénové et vendu. Les nouveaux habitants ne signalèrent aucun problème particulier.
Cependant, le gardien conserva un détail pour lui.
Sur les anciens plans de l’immeuble, une petite pièce apparaissait parfois entre le troisième étage et le toit.
Elle n’avait ni fenêtre ni accès officiel.
Et chaque fois que quelqu’un tentait de la supprimer des plans, elle réapparaissait quelques jours plus tard, accompagnée d’une simple annotation :
« Occupée. »

